• Le cabanon perdu du Comte de Saint-Ferriol (Twice upon a time)

    Avant propos

    (rédigé par l'association)

    Le secret de Maître Cornille, vous connaissez ?

    C’est l’histoire d’un moulin, racontée par Alphonse Daudet, dont le meunier pleure toutes les larmes de son corps lorsque les villageois qui l’avaient abandonné en menant leur grain à la minoterie lui rapportèrent du bon froment à moudre. Ceci après qu’ils aient découvert que le pauvre homme, pour faire bonne figure, transportait sur son âne des sacs de gravats en guise de farine.

    Ce jour-là, le moulin avait retrouvé son faste d’antan.

     

    En cette matinée d’automne, point de Maître Cornille à la cabane des Clots pour verser une larme lorsqu’après une longue période de léthargie une festivité lui redonnait vie dans un cadre chaleureusement aménagé.

    Par contre ce "cabanon" avait trouvé son Alphonse Daudet en la personne de Louise Calvi qui raconte son histoire avec humour, poésie, émotion et imagination pour combler les lacunes des faits le concernant. Cette pauvre masure n’avait pas été jugée digne qu'on lui consacre des écrits pour la postérité. 

    Ce texte a toute sa place sur ce blog car s’il met en lumière cette cabane, il souligne aussi tout le travail de l’association pour la rendre à nouveau accueillante.

     

    Le cabanon perdu du Comte de Saint-Ferriol

    (Twice upon a time)

    Par Louise Calvi 

    Il était deux fois.

    Les moqueurs, les puristes s’empresseront de reprendre l’erreur. Car lorsqu’une histoire parle de Comte et de Comtesse, de Prince et de Princesse, de bergère et de ramoneur, chacun sait que cela commence par « il était une fois » et se termine par « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants ».

    Oui mais voilà, dans le beau massif de Belledonne, s’il y eut bien de nobles gens et de pauvres manants, il n’y eut point d’il était une fois car aucune bergère n’épousa de prince.

    Belledonne, en terre d’Isère et de Dauphiné, à la frontière de la France et du Duché de Savoie, fut de tout temps une citadelle. D’elle, on sait peu de choses. L’origine même de son nom est un mystère. Chacun se perd en conjectures. Est-ce en hommage à une Belle Dame ou pour l’usage de la Belladone qu’on la nomma ainsi ? Nul ne sait. Aujourd’hui encore, elle ne se laisse apprivoiser que par celui qui veut la découvrir. Et pour cela n’hésite pas à parcourir des sentes pentues débouchant sur des lacs aux eaux miroitantes sertis dans de vastes alpages. 

    Donc….il était deux fois. 

    Il fut une première fois, en 1875, l’histoire d’un Comte. A n’en pas douter, s’il fut amoureux d’une Comtesse, il se prit de passion pour une montagne.

    Monsieur Louis, comme il était d’usage de le nommer aimablement, se prit d’affection pour les pics de la Belledonne. A tel point qu’il lui fit édifier une croix, celle de Chamrousse, afin que, de la proche vallée, tout Grenoble lève les yeux vers ses sommets. Le châtelain fut tellement épris qu’il fonda le Club Alpin Français pour partager cet amour avec d’autres car il n’était pas jaloux.

    Il était établi dans son château d’Uriage surplombant les gorges du Sonnant. Une voie unique, à peine carrossable, permettait d’accéder à une petite station thermale, qui connaîtrait un grand destin quelques années plus tard. Mais ceci est une autre histoire.

    Dans sa forêt, proche du marais des Seiglières, il fit construire un cabanon. Il le destinait, selon les saisons, aux bergers, aux charbonniers ou, qui sait, à des amours cachées. Mais de cela rien ne nous est parvenu. Donc pas de mariage avec une bergère. Vous étiez prévenus.

    A une époque où labourage et pâturage étaient encore les deux mamelles de la France, ainsi qu’en attestaient de solides instituteurs, la petite masure connut de beaux moments.

    Au printemps, elle voyait apparaître les premiers faons et marcassins. Le paysage reverdissait. La forêt et les alpages regorgeaient de nourriture et d’animaux.

    En été, tout ce petit monde vivait tranquille et croisait parfois bergers et bergères avec leurs troupeaux. Quelques chasseurs assuraient la subsistance de leurs familles, dans le respect de l’équilibre de la nature. Les forestiers nettoyaient les bois, faisaient des corvées, préparaient les buches pour l’hiver. Chacun faisait une halte à la petite cabane à un moment de la journée. Un somme, un repas, une sieste, elle était là pour eux.

    A l’automne, les champignons, les noisettes, les châtaignes attiraient les promeneurs. Les amis du Comte venaient parfois jouer les paysans et trouvaient cela fort amusant, le temps d’une journée. La cahutte s’animait alors de pique-niques démesurés. 

    Puis l’hiver s’installait et le petit abri se recouvrait de neige, fermait ses volets, s’endormant dans l’attente du printemps prochain.

    Cela dura des décennies. Jusqu’à ce que le vingtième siècle chasse les bergers et bergères vers les villes. Le Comte s’en fut vers un lieu dont on ne revient pas. Son château et ses terres changèrent de main et un beau jour tombèrent dans l’escarcelle de la petite commune sur laquelle ils se trouvaient enracinés.

    Le petit cabanon fut oublié. Personne n’ouvrait plus ses volets. Il laissa les branches des fayards le cacher de ce monde qu’il ne comprenait plus et qui ne voulait plus de lui.

    Pauvre petit cabanon ! Sortons les violons et les mouchoirs, et pleurons l’abandon de ce lieu si joyeux.

    Mais rappelez-vous, il était DEUX fois !

    La seconde fois débuta, bizarrement, avant la première. En 1492 exactement. Lorsque deux insensés décidèrent de l’ascension du Mont Inaccessible, aujourd’hui dénommé Mont Aiguille. 

    Pendant que Christophe Colomb découvrait l’Amérique, l’Isère inventait l’alpinisme. 

    Pendant des siècles, les hommes multiplièrent les inventions pour aller toujours plus haut, toujours plus loin. Un grand nombre d’entre eux étaient natifs de la Belledonne. Gravir des rampillons était une idée étrange. Le monde offrait tant de moyens de se déplacer sans se fatiguer. S’ils ne furent pas toujours compris, ils persistèrent dans leurs explorations. Certains franchirent des océans, partirent vers des contrées lointaines, pour expérimenter des sensations vertigineuses. Mais, toujours, ils revenaient vers leur montagne.

    Ils n’épousèrent pas de princesse mais eurent des enfants. A qui ils transmirent le goût de l’altitude et la passion des sentiers. Garçons comme filles se lancèrent dans de nouvelles aventures verticales. 

    La randonnée était née.

    Près de quatre-vingts ans après que le petit cabanon se soit dissimulé à la vue des hommes et sans qu’il y ait besoin du baiser d’un Prince, des hommes eurent un regain d’amour pour la Belledonne. 

    Ils mirent leurs pas dans les traces des anciens, découvrant des chemins oubliés. Chaque jour, quel que soit le temps, ils réapprenaient les paysages, les animaux. Ils avaient un rêve commun : transmettre !

    Loin des expressions technocratiques et politiques, leur désir était simple : laisser aux générations futures des lieux de vie, de rencontre, recréer des liens entre villages et hameaux et même avec la grande Grenoble, à la fois si proche en voiture et si éloignée à pied.

    L’histoire du petit cabanon leur avait été contée. Mais il n’apparaissait sur aucune carte. Aucun des arpenteurs de Belledonne ne l’avait jamais aperçu.
    Un printemps de 2012, après être passés maintes fois à proximité, ils finirent par découvrir la maisonnette sous une protection de verdure épaisse. Certains pensent que, les ayant vus aussi acharnés à la retrouver, elle aurait écarté légèrement les branchages pour se laisser entrevoir.

    Quatre années durant, ils ne ménagèrent pas leurs efforts, recréèrent dallage, toiture et grenier, restaurèrent la cheminée, installèrent bancs et tables et amenèrent l’eau.

    Pour faire revivre la tradition d’accueil de ce lieu ancestral, ils invitèrent les habitants à partager un pique-nique un beau jour d’automne 2016. Les pierres de la petite cabane rayonnaient dans la brume matinale. Se souvenait-elle des heures passées en espérant les mêmes pour le futur ?

    Si, d’aventure, il vous prend l’envie d’aller passer un moment en forêt, sur les contreforts de la Belledonne, souvenez-vous du cabanon perdu du Comte de Saint-Ferriol qui, là-haut, a repris vie, juste au dessus du marais des Seiglières, au lieu dit Les Clos. 
    Il est ouvert à qui veut y savourer des moments hors du temps. Il ne tient qu’à vous que l’histoire se termine par le mariage des visiteurs et de ce lieu préservé ? Pour le meilleur bien sûr.

    Une renaissance pour la cabane des Clots-Automne 2016 (Photo Nadine Veyret-Lotito)

    Pour ceux qui veulent rendre visite à cette cabane, elle se trouve sur le circuit des 5 cabanes dont le descriptif est disponible sur ce blog dans la rubrique "Circuits".


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